« Laurent est avant tout un passionné de cinéma, une constante qui lui a permis de devenir ce qu'il est actuellement, l'un des graphistes les plus cotés de ce petit marché. Après être passé par les Arts Appliqués (ENSAA) en 1986, les propositions abondent de la part des agences de pub. "Mais la meilleure offre provenait d'ARP, une société de production et de distribution qui m'a proposé d'intégrer son studio afin de réaliser des affiches de cinéma", raconte Laurent Lufroy. "Laurent Pétin, le PDG, souhaitait créer un studio comprenant la distribution, la réalisation d'affiches, de films-annonces".
D'ARP à Yeti
Pendant quatre ans, Laurent Lufroy va réaliser entre 50 et 60 affiches par an jusqu'à la création de son propre studio, baptisé Yeti, en 1990. Mais en 1993, il stoppe tout et prend deux ans de réflexion.
Il faut croire que ses qualités artistiques manquaient à la profession car, dès son retour en 1995 – comme indépendant -, le carnet de commande ne désemplit guère. Mais Laurent préfère effectuer des choix, plutôt que de tout accepter. "Je voulais avoir la possibilité de faire autre chose, comme la réalisation de making-of ou encore le cadrage pour certains longs métrages". Parmi ses réalisations, citons principalement son film sur Jeanne d'Arc de Luc Besson ; "un travail de deux ans qui est plus qu'un making-of, véritablement un film du film", précise-t-il. Un 90' qui sera diffusé tant lors de la sortie en salles du film qu'à l'occasion du Festival de Cannes, où Besson était Président du jury. "En fait, je voulais arrêter de faire de l'affiche mais, finalement, je me réserve une petite dizaine de créations par an".
Repérages
Laurent Lufroy démarre la réalisation de projets d'affiche sans voir le film "afin d'être proche du spectateur lambda". "Je crée à partir de l'envie qu'a celui-ci de voir le film et moins j'en sais, plus je suis créatif". Seuls éléments en sa possession, le scénario ainsi que des photos de plateau. Car Laurent aime être présent durant le tournage. "Cela me permet de m'imprégner de l'atmosphère du film. Je peux capturer une image, une attitude, une couleur qui me servira par la suite pour la réalisation. Il m'arrive également de dessiner des maquettes d'affiche durant les prises, à partir d'un élément qui aura retenu mon attention", explique-t-il. Ainsi, pour le film Taxi, produit par Luc Besson, l'affiche était déjà en germe au premier clap de tournage. Ce qui se fait souvent aux USA, beaucoup moins en France, "où ce petit monde est cloisonné entre production, distribution et marketing".
Même si Laurent Lufroy dispose d'une confortable marge de manœuvre quant à ses créations – le temps nécessaire à la réalisation d'une affiche varie d'une demi-journée à six mois -, il n'en demeure pas moins qu'interviennent au cours de discussions le distributeur, le producteur et le réalisateur, "même si celui-ci n'a qu'un simple droit de regard". Laurent travaille donc seul, ensuite, à l'élaboration de quelques projets qui seront ensuite soumis à l'approbation des différentes parties en présence : images, textes, tout doit correspondre à l'objectif premier qui est d'accrocher en un minimum de temps le regard du spectateur.
Lors de ma première rencontre avec Besson, il m'a fait défiler une affiche devant les yeux pendant quelques secondes et m'a demandé ce que j'en avais retenu. "Tu sais", m'a-t-il expliqué, "c'est à peu près le temps pendant lequel l'œil s'attarde sur l'affiche. Tu dois donc faire passer le maximum du message en un minimum de temps". Une anecdote que Laurent Lufroy a transformée en règle de travail.
Making-of
Pour les films Taxi 1 et 2, Laurent Lufroy a commencé par des photos shootées en début de tournage : voitures sur des élévateurs, prises de vues de Marseille et de Paris pour ensuite les compositer, obtenant ainsi un traitement à cheval entre la photographie et l'illustration. Il en est de même pour Yamakasi, le prochain long métrage produit par Besson (sortie 4 avril). "Pour le titre, j'ai eu l'envie de créer une police uniquement centrée sur ses caractères dessinés dans Photoshop directement".
Sur Les Rivières Pourpres de Mathieu Kassovitz, on ne pouvait pas faire abstraction du tandem Jean Reno – Vincent Cassel. Ensuite, Laurent a mis en avant une ambiance sourde, glauque, à l'image de ce thriller, avec un premier plan pluvieux en aplat rouge. Sur Jeanne d'Arc, beaucoup pensent qu'il s'agit d'une image du film. Or, il n'en est rien. "En fait, j'ai réalisé l'affiche avec le visage de Milla Jovovitch shooté durant le tournage, auquel j'ai ajouté des images de ciels australiens et des images vidéo du making-of". Pour ce long métrage, deux affiches étaient en projet dont l'une présentant l'héroïne tenant un drapeau seule, avec en toile de fond un champ de bataille dévasté. Finalement, cette "préventive", comme on appelle les projets non retenus, a été écartée en France, au profit de celle qui a inondé colonnes Morris et autres abribus. En revanche, cette préventive a été préférée pour le marché américain.
Ça l'affiche mal
Une récente étude confiée par le CNC à l'institut Quali-Quanti souligne que le cinéma en France est encore perçu comme un produit plus culturel que commercial. Ce que défendent à tout crin les associations et autres structures syndicales d'auteurs. Mais ce cloisonnement, fort louable par bien des aspects, paraît souvent apporter une lourdeur plus qu'handicapante pour les films. Ainsi, une affiche va-t-elle être considérée comme "belle" par le spectateur potentiel mais n'amènera pas forcément celui-ci dans la salle.
Cette réflexion, certains metteurs en scène semblent pourtant se l'être faite. "Luc Besson, Mathieu Kassovitz, Christophe Gans, Cédric Klapisch ont parfaitement compris que l'affiche est un élément promotionnel très important et ne la considèrent aucunement comme accessoire", souligne Laurent Lufroy. "Ils assument pleinement la dimension commerciale de leurs films". L'affiche est donc moins perçue comme une œuvre artistique que comme un vecteur de commercialisation. Laurent Lufroy entend néanmoins tempérer ces propos : "La plus belle affiche du monde ne fera pas obligatoirement entrer les spectateurs dans une salle, mais les plus mauvaises peuvent en rebuter plus d'un".
Laurent Lufroy a également collaboré sur des productions américaines, parmi lesquelles Barton Fink des frères Coen ou de Danse avec les Loups de Kevin Costner. Un marché où, pourtant, l'affiche n'est pas reine. "Aux Etats-Unis, les distributeurs préfèrent acheter de l'espace sur les chaînes de télévision et ne considèrent donc pas l'affiche, à l'exception du marché de la vidéo pour les jaquettes, comme un élément moteur de commercialisation". Tout comme en France donc.
A petit marché, petite offre. "Nous sommes tout au plus une dizaine d'indépendants à travailler sur ce créneau, plus quelques agences. Ce qui est normal puisqu'en fait, une centaine de films français sortent chaque année. Même si vous ajoutez les films européens et les quelques films américains dont on refait l'affiche – le plus souvent, des bides aux USA qui désintéressent totalement producteurs et distributeurs américains -, cela ne nécessite pas plus de monde".
Outre Le Pacte des Loups, Laurent Lufroy a signé pour cette année, les affiches de Stalingrad (Enemy at the Gates) d'Annaud, Yamakazi de Besson, Le fabuleux destin d'Amélie Poulain de Jeunet, Vidocq de Pitof, La chambre des officiers de Dupeyron, Grégoire Moulin contre l'humanité d'Artus de Penguern et Félix & Lola de Leconte. "J'en ai terminé pour cette année et peux donc me lancer dans l'écriture", conclue-t-il. D'un long métrage naturellement.
S'il désire garder pour l'instant le silence, Laurent Lufroy ne cache pas qu'il est en négociations avancées avec un producteur de ses amis. Comme indices, on vous dira juste qu'il est à la fois réalisateur et producteur et qu'il a présidé le jury du Festival de Cannes… Bonne chance, Laurent ! »
Source : www.tournages.lesite.com
MÉTHODES : A PROPOS DE L'AFFICHE D'AMÉLIE POULAIN
“C’est la proposition la plus simple, la plus dépouillée, qui a fait l’unanimité.”
"Souvent, je conçois une affiche sans voir le film. Je travaille sur mon envie, sur ce que je sais du film. Avec Amélie, on m’a obligé à voir le film et, quand je suis sorti de la projection, j’étais très embêté. Il y avait tellement de choses dans ce film que je me demandais comment j’allais traduire cette richesse. J’ai eu le déclic avec la photo où Amélie tient une petite cuillère avec un air coquin. Je me suis dit qu’il fallait la jouer comme une petite fée, une petite sorcière qui s’apprête à faire des bêtises. J’ai fait de multiples propositions, mais c’est la plus simple, la plus dépouillée, qui a fait l’unanimité. Ce qui est assez rare pour une affiche. Pour les couleurs, dès que je suis sorti de la projection, il était évident que l’affiche serait verte et rouge. Tout le problème a été de retraduire en gravure l’effet un peu dur du visage que donnait la copie laser sur les maquettes. Le côté passé plaisait bien à Jeunet, et le vert et le rouge donnaient un air moderne à l’affiche."
Source :
www.lefilmfrancais.com