Quelle a été votre formation?
Après le bac, je suis rentré à Supinfocom à Valenciennes. J’ai fait ensuite l’armée comme un gland et puis j’ai passé 6 mois chez
Cryo interactive, la société de jeux vidéos, créée en 1990. C’est à ce moment là que j’ai rencontré Pierre Bufin, le créateur de BUF, société que personne ne connaissait à l’époque, car
ils communiquaient déjà assez peu sur ce qu’ils faisaient. Il m’a dit : « venez chez moi, je suis la meilleure école soft image de France. » Je suis rentré à Buf en même
temps que certains de mes potes. Eux sont partis depuis et moi je suis resté.
Vous étiez chez Buf dés sa création?
Je suis rentré à Buf en 1995 ou 1996 et ça faisait déjà deux ou trois ans que Buf existait en tant que Buf. Avant cela
existait sous un autre nom. Je n’étais pas dans l’équipe de départ. Cela dit quand je suis rentré à Buf j’étais le sixième graphiste dans une boite qui comptait 10 personnes et où il y
avait par ailleurs quatre développeurs. J’ai connu cette société lorsque l’effectif était réduit. Ils venaient juste de finir la Cité des enfants perdus.
C’était déjà un énorme travail...
Oui, je n’y ai pas participé car je suis arrivé juste après. Ca été leur premier travail d’envergure, leur premier gros long
métrage et derrière nous avons enchainé avec le Batman et Robin de Schumacher. Ce n’est sans doute pas un très bon film mais cela nous a permis de démarrer à Hollywood et de travailler
après sur d’autres projets, comme Matrix, Speed Racer, les autres Batman…
L’un de vos premiers travail pour Buf a été pour Fight Club?
J’ai précisément travaillé sur la scène de sexe avec Brad Pitt et Helene Bonham Carter. Il y avait
des effets de longs temps de pose et de flous, avec un dispositif de caméras assez lentes autour de lui, avec des bougés et des animations légères. C’était très intéressant. On a eu
quatre mois pour faire des tests, deux mois pendant le tournage et six mois pour faire les effets par la suite. Il y avait quinze à seize plans, pour seize secondes au final. C’était un
luxe par rapport aux délais d’aujourd’hui. Les délais de préparation étaient plus longs à l'époque parce que la technologie était plus lourde à mettre en place. Aujourd’hui, cela c’est
normalisé, et donc les temps de post-production se réduisent. C’est dommage, car les ordinateurs vont de plus en plus vite et il y a de plus grosses capacités et de plus grosses
équipes. Il y a toujours un temps de maturation lorsqu’on fait des effets visuels, temps nécessaire pour s’y habituer, pour les regarder et les laisser un peu murir avant d’y revenir
pour les améliorer. Ce temps-là, nous l’avons un peu perdu de nos jours. Si l’effet voulu, c’est de simplement remplacer un fonds vert par une photo d’un autre endroit que le studio où
cela a été tourné et qu’on a les outils pour le faire, ce n’est pas très grave. Mais lorsqu’on doit réaliser un personnage en 3D, à partir de rien, entre le moment où il commence à être
crédible et le moment où il est vraiment bien, il y a une phase nécessaire où l’on a besoin de laisser murir les choses pour les perfectionner et les rendre plus
crédible.
Il y a une phase nécessaire de maturation artistique…
Exactement. Pour prendre l’exemple de Fight Club, lorsque Fincher est arrivé, il nous a
dit pour cette séquence là, cela doit un travail sur la mémoire. On ne connaissait pas le scénario, l’aspect schizophrénique. Il voulait des effets de flous. On ne devait pas voir la
tête des acteurs Il avait sa référence, c’était Bacon. On est partis de là et on a eu quatre mois de préparation, ce qui nous a permit de préparer des longs temps de pose et d'y
adjoindre des mouvements de caméras à base de 3D.
Après Fight Club, c’est Matrix qui a véritablement lancé la société?
La notoriété est venue d’une part de notre travail avec Michel Gondry en clip et en pub. Ca
nous a donné une image de marque internationale. Ensuite, le Batman et Robin nous a fait connaitre des studios américains et de Hollywood. Matrix II, puisque nous n’avons pas réellement
travaillé sur Matrix I, même si nous avons été consultés, ce qui nous a permis de travailler sur les second et troisième opus. Ca a été davantage un aboutissement finalement qu’un
élément déclencheur. On faisait potentiellement parti des gens capables de travailler sur ce genre de films. Nous étions une boite parmi tant d’autres mais nous avons été acceptés.
Sur Batman et Robin qu’avez-vous créé ?
Nous avons créé les fumées de Poison Ivy, elle avait une sorte de poudrier avec lequel elle se mettait du pollen pour
ensorceler les gens, des effets de glaciation pour le gros rayon que tire Mr Freeze de l’observatoire. Nous avons aussi fait du matte painting(1) pour la ville. Il y a
quand même eu quelques plans qui nous ont bien occupés à l’époque. Ca a été un peu laborieux. C’est une période où la société s'est restructurée, nous avons changé d’échelle de
projets et de méthodes de travail. Hollywood nous a beaucoup appris à nous organiser et à sortir de notre côté un peu artisanal et latin, pour aller de la débrouille vers plus de
rigueur…
Avec les Wachowski vous avez travaillé aussi sur l’ovni Speed Racer.
Si le film a eu du mal à trouver sa cible et son public en salle, il reste quand même très
intéressant. Le scénario était un peu trop alambiqué pour des mômes et l’esthétique, mix de manga, de japanimation, et de jeux vidéo, était un peu trop décalée pour de purs fans de
voitures. Nous avons travaillé sur plusieurs séquences de courses de rallye dans le désert, sur les dunes, sur la montagne, sur les arches, la première journée de course et une partie
de la deuxième journée. On a travaillé aussi sur toute la ville Cosmopolis avec des passages de matte painting en 3D, et de 3D en 2D.
Vous avez aussi travaillé sur les Batman de Nolan ?
Oui, sur The Dark Knight on s'est occupé du générique et de tous les effets d'ondes sonores captés via
les portables dans une des dernières séquences.
Ensuite vint Enter the void ? Cela a dû nécessiter beaucoup de préparations ?
Cela a été un peu particulier. Je suis un peu arrivé en cours de route. J’étais le
troisième superviseur interne à passer sur le projet. Il y a eu un superviseur pour le tournage, un gars qui a commencé à superviser et qui est arrivé à un moment d’épuisement face à
Gaspar. Et je suis ensuite venu prendre la relève. Le gars est resté jusqu’à la fin mais il y avait besoin de sang neuf. Il y a eu plusieurs mois de tournage assez longs au Japon et au
Canada, et ensuite une période de six mois de tests. Gaspar de son côté « dérushait » sans vraiment monter. Il y a eu une espèce de latence où le superviseur précédent s’est
un peu lassé. Et ça s’est accéléré à partir du mois de janvier qui a précédé Cannes, où là, d’un seul coup, on a commencé à avoir des images et à devoir appliquer des effets.
Comment a été pensé Enter the void au niveau des effets spéciaux? Que vous demandait Gaspar et quelle méthode avez-vous mis en place de votre côté?
Tout ce qu’on avait mis en place pour le tournage n’a pas été utilisé par la suite. Gaspar, c’est un mec qui ne s’arrête pas, c’est quelqu’un qui cherche ! C’est tout à son
honneur, mais vu que c’est quelqu’un qui cherche constamment il ne s’arrête jamais. Par conséquent, il n’y a que la deadline qui peut le stopper. Il ne valide jamais rien.
Il dit ok c’est pas mal on va essayer autre chose et c’est la deadline qui fait que c’est fini. Il y avait une heure de film où le mec avait des trackers rouges dans le dos qui devaient
normalement servir à stabiliser l’image si la caméra était accrochée sur lui. On a dû effacer les trackers mais cela ne l’a pas stabilisée pour autant. Tout ça pour dire que le
processus créatif avec Gaspar est tout sauf linéaire. Gaspar a un discours qui reste assez cohérent du début jusqu’à la fin, mais il a besoin de passer par pleins d’étapes, il procède
plus par élimination. Donc quand il explique son effet, il reste volontairement vague, en se disant sans doute qu’à partir de l’explication qu’il n’a pas donné va peut-être surgir une
idée à laquelle il n’aurait pas pensé. C’est aussi peut-être une humilité par rapport aux effets spéciaux. Il se dit : « je ne vais peut-être pas trop être directif car ils
vont peut-être m’étonner et au fur et à mesure qu’on lui présente, il ferme des portes en disant, ce n’est pas ça, du coup, on finit par trouver la direction où il voulait aller.
D’autre fois, il n’était pas satisfait et ça finissait un peu sur un compromis où l’on sentait qu’il n’était pas super emballé, ni nous non plus d’ailleurs. La plupart du temps on
arrivait à le percer mais ce n’est que par son refus des propositions qu’on parvenait à avancer.
Il était dans l’expérimentation permanente ? C’était agréable pour vous de travailler de cette façon ?
Ça peut être un peu fatigant ou stressant. En même temps,
cela fait partie de l’intérêt du poste que j’occupe de superviseur. Plus que d’écrire des scripts, des chartes ou de diriger des équipes, c’est être l’interlocuteur. Une sorte de
traducteur entre le réalisateur et l’équipe de graphistes. Avec Gaspar, il y avait un travail à la fois un travail de traduction, de compréhension et de proposition. C'est une
méthode intéressante, il utilise toute la palette des possibles pour finalement choisir une seule solution. Il a besoin de tout voir, de s’approprier les choses, de les inclure lui-même
dans le montage. Il remonte sans arrêt pour voir, découvrir, faire de nouvelles propositions. En même temps, cela ne veut pas dire que c’était du n’importe quoi. Il y a des réalisateurs
qui des fois n’ont pas d’idées et qui tirent dans tous les sens dans l’espoir qu’il se passe quelque chose. Lui a un discours cohérent mais il ne donne pas vraiment la clef. Et
même dans ses phrases, il part en digressions, on ne sait pas vraiment où il veut en venir et ce n’est qu’à la fin des dix minutes de monologue qu’il se révèle ! C’est un processus
qui n’est pas du tout linéaire et qui donne sans doute ce type de film ovni qu’est Enter the void.
Est-ce qu’il vous montrait des films?
Oui. Énormément de références. C’est quelqu’un de très référencé. Ce ne sont pas des blockbusters, c’est surtout du cinéma
expérimental, en 16 mm. Beaucoup de video art. Il nous a alimentés de références pour les mandalas par exemple, les ronds de lumières, il nous a conseillé des films abstraits de
Withney… On le voyait généralement une demi-journée, une fois par semaine, en moyenne. On repartait avec un pack de notes, beaucoup de littérature. On venait avec nos propositions, nos
versions de tests, des propositions de plans. Il faisait ses commentaires et sur un coin de table, il nous montrait ce qu’il avait trouvé sur Youtube, sans dire précisément pourquoi il
nous le montrait ou au contraire en nous disant clairement ça j’aimerais bien qu’on l’utilise. C’est limite de la névrose chez lui. Je me souviens d’un plan qu’on lui avait montré six
ou sept fois avec une demi-page de douze commentaires à faire. On lui a montré dans l’espoir d’une validation, et là il se met à bloquer sur le regard de l’actrice qui est sur le canapé
en train de se faire prendre par son amant au début du film. Elle a un regard qui n’est pas un regard caméra, mais qui se dirige vers un coin de la pièce. Et lui savait qu’à ce moment
elle regardait la roue de la grue qui filmait. Hormis Gaspar et cinq ou six personnes sur le plateau, personne ne peut savoir qu’elle regarde à ce moment la roue de la caméra. Il était
gêné par ce regard. Il voulait savoir si on pouvait lui fermer les yeux ou changer la direction de son regard. A un moment donné, ce genre de détails peut bloquer le processus, et tant
qu’il n’est pas réglé, on ne peut pas avancer. Il y avait par exemple des mecs à effacer dans la séquence de l’avion, notamment un passager avec une casquette. Il n’était pas
suffisamment «mental» pour Gaspar à cause de cette casquette. Il était dans l’avion le jour du tournage mais quand Noé a revu cette séquence du film, cela lui a semblé improbable
de voir un mec avec une casquette parmi les passagers. Il nous alors demandé d'effacer le type. On lui dit oui Gaspar, on le fera plus tard quand on aura le temps car il reste beaucoup
de travail. Dès lors, il n’était plus question pour lui d’avancer tant qu’il y avait ce type à la casquette. Et le jour où le mec à la casquette a été effacé, c’est le mec d’à
côté qui est un peu trop grand. Ça devient psychotique. Pendant le tournage, ils ont effacé des éléments qui ont été fait dans le décor. Nous, on a arrangé des trucs du décor pendant la
post-prod. Pendant l’étalonnage, il a arrangé des trucs d’effets visuels qui ne lui plaisaient pas. Il ne s’arrête jamais.
Tous les plans finalement ont été retravaillés?
Oui, tout est passé chez nous. Les plus petites interventions sont une stabilisation parce qu’il y a beaucoup de
caméras flottantes où malgré la qualité de la captation il y avait toujours de petits tressautements. Il y a énormément de plans où l’on a recréé le flou de la profondeur de champ avec
des masques, de la rotoscopie(2) de forme pour ajouter du flou. Il y a 17 minutes en full 3D. Par exemple, le survol de Tokyo avant d’arriver dans l’avion est tout en
3D. C’est un plan qui fait 5 minutes. Toutes les sphérisations avant de rentrer dans les lumières, c’est en 3D aussi.
Quels types d’effets avez-vous développés sur ce film?
S’il y a un effet spécifique que nous ayons vraiment développé, c’est la sphérisation. Lorsqu’on
augmentait la focale qui arrivait dans une sphère avant de replonger dans la lumière. On n’a pas non plus créé un logiciel pour le faire mais c’était une démarche un peu longue pour
trouver le juste compromis. Après, nous avons fait énormément d’effets invisibles, d’effets d’effacements psychotiques, des effets de transitions puisque le film est censé se dérouler
en un long plan séquence. Dès qu’on sort d’un immeuble, qu’on rentre dans un autre immeuble, c’est fréquemment arrangé par des petits raccords en 3D sur les murs, sur les objets
desquels on sort. On a fait beaucoup de recherches sur les lumières. C’était très long même si à l’image on a l’impression de voir des flashs colorés. Ca a pris des mois et des mois, de
tests, de recherches. On a vraiment tout essayé pour en revenir à quelque chose d’assez simple finalement. On est passés par des phases beaucoup plus techniques que ce qu’on peut voir
au final. Il y a les effets de raccords, de villes en 3D pour des raisons de stabilisation de l'image qui sont vraiment des trucs techniques. Il y a une partie qui est très visuelle et
qui est très laborieuse et pas forcément impressionnante, c’est tout ce qui est rotoscopie pour changer la profondeur de champ, par exemple pour l’augmenter si vous voulez avoir un
effet maquette sur tous les plans. Il y a enfin une grosse partie de recherche visuelle pour les effets de sphérisation, les mandalas avec les lumières colorées. Il y a un traitement
ajouté sur tout le film de flickers, de petites pertes de flou, tout ce qui rend le film hypnotique en fait.